Culpabilité : Le poids des fautes des autres
Avec le temps on se dit que cela cessera, que les regards ne seront plus aussi dur, que les jugements ne nous importeront plus et que les médisances passeront au travers de notre carapace, qu'ils cesseront de nous atteindre personnellement, car on aura apprit à dissimuler toute émotion, tout sentiment. On se créera un mur, une forteresse, on deviendra un bloc de glace indissoluble, impénétrable, infranchissable.
C'était ces belles paroles prophétiques qu'Arthur se répétait chaque jour lorsqu'il posait le pied sur la première marche du bus qui l'amenait à son lycée. Paroles qui s'évanouissaient dès qu'il atteignait la deuxieme marche, au profit d'un regard qui s'abaissait devant le silence qui se faisait dans le bus lorsqu'il entrait. Il paya rapidement son ticket et scruta l'intérieur du véhicule dans l'espoir de trouver une place. Il eut du mal a réprimer un soupir de lassitude lorsqu'il comprit qu'il n'en restait qu'une, au fin fond du bus. Il n'irait pas. Après tout, son lycée n'était qu'a une dizaine de minute. Il pouvait très bien rester debout. Il avait conscience qu'ainsi faisant, l'attention envers lui n'en n'était que plus grandissante mais peu lui importait. Sa lèvre inférieure se souvenait encore de la seule fois, ou, trop sur de lui, il s'était risqué à s'asseoir au fond du bus.
« On reste pas debout au milieu ! Va t'asseoir ! » lui ordonna le conducteur
« Ca ira. Je préfère rester debout. » répondit le jeune homme, le plus bas possible, évitant d'accroitre l'attention à son égard, déjà considérable.
« Tu fais ce que je te dis ou tu descends du bus ! Et si ça te plait pas-tu n'as qu'a passer ton permis petit merdeux et tu me foutras la paix ! Maintenant assied toi ! »
Le jeune homme se résigna à répondre. Il s'approcha du conducteur et d'un geste, actionna la poignée qui ouvrait la porte du bus. Il en sortit précipitamment, sans tenir compte des injures du conducteur.
Il failli tomber à terre en descendant d'un véhicule en marche mais se tordre le pied vallait mieux que d'avoir à expliquer à ses parents pourquoi une fois de plus il avait un cocard sur le visage.
Après avoir reprit brievement ses esprits il se mit a courrir en direction de son lycée. Il essaya de se dire que l'air frais lui fairait du bien, qu'un peu de sport allait lui donner une allure un peu plus imposante qui lui permettrait peut-être un jour de pouvoir s'asseoir au fond du bus. Il avait fait l'experience de son manque de muscle la semaine dernière. Il les avait bien vu, Marc et ses acolytes, assis tel Commode sur la Rome Antique, dominant l'espace d'un air hautain, sans aucune légitimité, faisant taire toute tentative de révolte. Une fois de plus il ne restait qu'une place à leur coté. Il s'y était assis et 10 minutes plus tard, sous les rires généraux, il tentait desespéremment de rassembler ses affaires jettées au vent, la nuque endoloris, la lèvre saignante, un énieme cocard sur l'½il droit.
Il ne se souvenait même plus quand cette situation avait commencée. Un an, peut-être deux. Depuis le jour ou ils avaient tous appris qui il était, quand l'histoire liée à son nom s'était répandue. Les portes de son lycée se dessinaient. Ce n'était plus le temps de penser à ses états d'âme. Il remarqua un atroupement sur sa droite. Il n'y prit pas attention. Il franchit l'entrée principale et deux minutes plus tard, il était assis au fond de sa classe de chimie. Une heure plus tard, c'était le cours d'histoire, puis de maths.
A la fin de la dernière heure, il prit son courage à deux mains et décida de se rendre à la cafétaria. En chemin il entendit divers quolibets sous son passage, des mesquineries. Et pourtant elles étaient relativement « douces » par rapport à ce qu'il avait l'habitude d'entendre.
« Alors Arthur on va manger ? Tout seul ? »
Quelle question stupide. La réponse y était contenu. Depuis son arrivée ils avaient façonnés sa vie, ses habitudes, sa scolarité. Des amis ? Il n'en n'avait pas. Pas même de vagues connaissance. Son univers se limitait à lui seul. Même sa famille n'en faisait pas parti.
Il prit son plateau et alla s'asseoir sur une table reculée. Les quelques rares personnes qui y étaient déjà installées s'en allèrent aussitôt.
Arthur profita de son isolement pour scruter la salle du regard. Il aimait « bien » observer ceux qui le méprisaient, voir que leurs vies étaient encore plus misérables que la sienne. Et le pire c'est qu'ils ne s'en rendaient pas compte. Arthur lui savait qu'il n'avait pas d'avenir, tout comme eux, mais lui avait accepté la chose depuis longtemps et ne faisait au moins pas semblant de se complaire dans des activités futiles, essayant d'y trouver un quelconque bonheur, un semblant de vie.
Une jeune femme passa devant lui et lui adressa un sourire, franc, beau et sincère, dénué de toute mesquinerie. Grande, noire de peau, des longs cheveux ondulés et de grands yeux verts qui jetaient un regard doux sur tout ce qu'elle voyait. Melissa. La seule personne dans ce monde qu'il l'aimait. Il en était même fou amoureux depuis le jour ou elle s'était interposée entre Marc, son petit ami actuel, et lui, le sommant d'arretter de jouer de ses poings si il voulait que leur relation perdure.
Mais il ne pouvait pas l'aimer, il n'en n'avait pas le droit. Elle était la matérialisation même de ce pourquoi sa vie était devenue un enfer.
Sa surprise s'accentua lorsqu'elle revint sur ses pas, et armée d'un magnifique sourire, elle posa son plateau en face de lui, avant de s'asseoir à ses cotés. Son c½ur s'emballa non pas de plaisir mais d'inquiètude devant son geste. Les coups qu'il prenait, il avait appris à les encaisser sans broncher, mais elle, elle se mettait par ce geste, volontairement en danger. Certes, Marc n'oserait jamais lever la main sur elle, mais rien que le fait qu'il puisse hausser la voix le mettait hors de lui. Melissa. Personne ne devait ne serait-ce qu'avoir une pensée malveillante à son égard. « Je te déranges pas au moins ? Ça ne te gène pas que je m'asseye la ? » lui demanda-t-elle avec une douceur non dissimulée dans la voix.
Comment lui dire oui ? Impossible de la repousser. Tout comme pour le jeune homme, d'aligner un mot non monosyllabique devant elle. Cette peur irrationnelle mais si commune, de passer pour un crétin.
« Je voulais te dire. - continua-t-elle. Pardonne moi. Je suis sincèrement désolée pour ton cocard d'hier. J'ai engueulé Marc mais tu le connais, il ne m'écoute pas. »« T'en fais pas Melissa. D'ici 2 mois c'est la fac. Je m'en irais très loin d'ici. »« J'ai entendu dire que tu concourrais pour Harvard ? »« Oui. J'espère être pris. »« Je ne m'en fais pas pour toi. Mais Harvard .. C'est à 500 bornes d'ici. Ça va aller avec ta famille ? Elle ne va pas te manquer ? »Intérieurement, Arthur se félicita de son manque d'ouverture envers autrui. Tout le monde croyait en une osmose parfaite entre tous les membres de la famille Mason.
Ici, personne n'ignorait ce que Mason signifiait. Sudiste, descendant direct de James Mason, célèbre esclavagiste, auteur du tristement célèbre Fugitive Slave Act, la loi qui indique comment traiter les esclaves qui ont fuit, et personne n'a parlé de se limiter aux simples réprimades. Qu'importe la victoire des Yankees, qu'importe la victoire de Martin Luther King, la famille d'Arthur avait toujours ouvertement critiqué la communauté noire, refusant tout contact avec elle, ayant même jusqu'à été organiser, avant la guerre de Secession et avant l'avenement du pasteur, des chasses aux negres. Qui aurait pu penser qu'Arthur ne partageait pas les mêmes opinions ? Personne. Surtout après que sans motif valable, le père du jeune homme ait viré de son entreprise tout homme de couleur. Et personne, blanche du moins, n'avait trouvé à redire. La fortune des Mason était tellement imposante qu'une critique serait tombée dans le vide. Alors les gens défoulaient leur colère sur le cadet, le dernier, celui qui ne voulait nullement reprendre le flambeau familial. Marc, dont le père avait été retrouvé battu presque à mort après avoir prit la defense des hommes de couleur virés, s'en donnait à c½ur joie.
Après ça, la question de savoir si sa famille allait lui manquer ne se posait même pas. Mais Melissa elle, aurait pu être la seule personne, si elle le lui avait demandé, qui aurait pu le faire rester.« Ça ira. On doit tous prendre notre envol un jour ou l'autre. » lui dit-il en essayant de masquer les tremblements dans sa voix, signe d'un malaise évident.
Jamais il ne se fairait passer pour un martyr, un faible devant elle. Il en prenait déjà assez en cours, pas besoin d'en rajouter avec ce que sa famille lui infligeait. Il tenait à garder un minimum de dignité.
Il essaya de lui faire un léger sourire, mais un rictus en sortit, sa lèvre inférieure le faisant encore souffrir. Mais Melissa comprit l'intention et le lui en rendit un d'autant plus éclatant. « Et toi ? Ou vas-tu aller l'année prochaine ? » la questionna t-il
En disant cela, il avait d'un geste nonchalant repoussé de devant ses yeux une mèche de cheveux. Arthur avait toujours été très beau garçon. Les yeux d'un vert pétillant, de longs et fins cheveux blonds, une attitude involontairement désinvolte, si il n'avait pas été proclamé « martyr national » il aurait surement eu une foule de prétendantes à ses pieds.« J'ai postulée pour rentrer dans une école d'art. J'adorerai devenir photographe. »« Tu t'entraines de temps en temps ? »« Oui quand j'ai le temps. Mais entre les cours, les amies et Marc, je n'ai plus beaucoup de temps à moi ... malheureusement. »Elle n'était pas heureuse. Il le savait depuis le début. Elle se cachait derrière une façade, celle de la fille populaire que tout le monde adulait. Elle avait peur de la solitude. Arthur l'avait compris, alors plutôt que de s'attarder sur les problèmes qu'elle souhaitait oublier et faire comme ses amies, prétendre être à l'écoute de tout sans se soucier des réponses, il préféra la faire parler sur ce qu'elle aimait vraiment, sur ce qui faisait d'elle, Melissa, la jeune fille timide et pure à ses yeux." Tu te sers d'un numérique ou d'un argentique ? "Sa phrase fut interrompue lorsqu'un poing s'abbati avec violence sur la table, faisant sursauter la jeune femme. Marc, qui d'autre ? La colère qui se lisait dans ses yeux, ne laissait aucun doute sur la suite des événements. Si Arthur crispait les mains sous la table, Melissa elle, ne se laissa nullement impressionner.« Mel'. Qu'est ce que tu fais la avec cet abruti ?! » cracha son petit ami.
« Je discutais. C'est un droit que j'ai encore ou ça aussi tu me l'interdis ? » lui répondit-elle effrontément.
Marc n'écouta pas la réponse. Déjà il se précipitait sur Arthur, faisant tomber la table à terre, et attrapa le jeune homme par le col de son gilet et le plaqua contre le mur. Les conversations d'alentour s'estompèrent aussitôt.« Tu l'as insulté espère d'enfoiré ?! Qu'est ce que tu lui as dis ?! »« Marc laisse le ! Il ne m'a rien dit ! »« Il t'as intimidé Mel'. Il a du te faire du chantage. »« Arrête Marc ! Il n'est pas comme ça ! Il est même plus gentil que tu ne le seras jamais ! »Sous la surprise, Marc lâcha Arthur et se tourna vers Melissa. La jeune fille, tout comme Arthur comprit qu'elle avait fait une bêtise.« Tu as dis quoi Mel' ?! Comment tu peux trainer avec ce fils de p*te ! »« Ne parles pas de lui comme ça ! Continues et c'est terminé entre nous Marc ! »Le jeune homme attrapa violemment son bras, lui arrachant un cri de douleur. Un dixième de seconde plus tard, il se retrouvait à terre.
Arthur, malgré qu'il ne faisait pas le poids au stéréoidé Marc, s'était jeté sur lui, le tirant en arrière, loin de Melissa, loin de celle qu'il aimait. La simple vision de son visage tordu par la douleur lui avait ôté toute manière de penser.
Marc se releva aussitôt, fou de rage, les poings déjà serrés. Il attrapa Arthur par les épaules et lui envoya un violent coup de poing dans le ventre.« Marc non laisse-le ! » hurla la jeune métisse.
Elle voulu se jeter sur Arthur pour le relever mais il la repoussa d'un violent geste du bras.« Ne me touche pas espère de nègre ! » lui renvoya le jeune homme.
L'expression sur le visage de Melissa donnait l'illusion qu'on lui avait assenée un coup de poignard dans le ventre.« Je n'aime pas qu'on touche aux femmes, c'est pourquoi je t'ai défendue. Mais tu restes une noire. Tu me dégoutes ! » expliqua t-il
Le silence autour témoignait de l'ampleur des propos d'Arthur. Melissa inclinait la tête de gauche à droite. Elle ne pouvait pas y croire. Mais devant le regard noir du jeune homme, elle ne put que s'y résoudre et partit en courant de la cafétéria, cachant ses larmes.
Lorsqu'elle fut loin, les épaules d'Arthur tombèrent mollement. Elle le haïrait, tant mieux. Bien sur qu'il ne pensait pas un mot de ce qu'il venait de lui dire mais il n'avait trouvé que ça pour qu'elle arrête de le protéger. Il ne voulait pas qu'elle brise sa bulle imaginaire à cause de lui. Alors il l'avait insulté,elle était partie, elle ne risquait plus rien, c'était tout ce qui comptait pour lui.
De son coté Marc retroussa ses manches et se tourna vers Arthur.« Tu es mort Arthur »